
Tout est parti d'une carte postale ancienne, trouvée par hasard. Au dos, une écriture soignée, datée de l'été 1920, adressée à Mademoiselle Marie de Marneffe, 19 Avenue Paule, à Woluwé-Saint-Pierre, Bruxelles. L'expéditrice écrit à celle qu'elle appelle "ma bien chère Marraine" :
« Le monument ici est placé et fait assez bel effet. On l'inaugure le 5 et à cette occasion viennent Simone, Germaine et Magdeleine. On va faire à Nassogne des fêtes resplendissantes... »

Mais la carte dit encore autre chose. Au recto, une photo de Masbourg en hiver — la Masblette gelée, des arbres dénudés, un paysage mélancolique. Et sur la photo même, une écriture serrée qui déborde sur le ciel blanc :
« Dommage qu'il fasse si froid. Le paysage ci-joint est une expression assez exacte de ce que j'éprouve ces jours-ci. Tout paysage est un état d'âme, a dit je ne sais plus qui... Aussi je suis ensuite moralement et physiquement endolorie... »
En bas à gauche de la photo, une signature discrète : Mercedes. C'est ainsi que nous savons avec certitude que l'expéditrice de cette carte n'est autre que Mercédès Legrand elle-même — la sculptrice du monument dont elle parle, qui écrit à sa tante et marraine quelques semaines avant l'inauguration.

Cette petite carte, banale en apparence, ouvre une fenêtre sur un moment important de l'histoire de Nassogne : l'inauguration du monument aux morts, le dimanche 5 septembre 1920. Et elle nous révèle, entre les lignes, l'état d'âme d'une jeune artiste épuisée au seuil de son plus grand accomplissement.
Une œuvre, une femme
Ce monument n'est pas un monument comme les autres. À une époque où plus de 35.000 mémoriaux fleurissent en Belgique et en France pour honorer les morts de la Grande Guerre, celui de Nassogne se distingue par son originalité et par l'identité de son créateur.
Car il est l'œuvre d'une femme — fait rarissime pour l'époque — Mlle Mercédès Legrand, jeune artiste belge alors âgée de 27 ans, formée à l'Académie royale des beaux-arts de Liège puis de Bruxelles. Il s'agit probablement du premier mémorial belge conçu et réalisé par une femme, et de la première représentation d'un civil confronté à la dépouille d'un soldat — une figure qui interpelle encore aujourd'hui : est-ce son époux ? Son fiancé ? Son frère ?
Le lien de Mercédès avec Nassogne n'est pas le fruit du hasard. Sa famille paternelle est profondément enracinée dans la région : son grand-père, Alexis François Joseph Legrand, était nassognard, et plusieurs de ses oncles y ont vécu et sont enterrés. C'est ce lien familial qui valut à la jeune sculptrice la commande de ce monument.
Qui était Mercédès Legrand ?
Née le 14 juillet 1893 à Horcajo de los Montes, en Espagne — où son père Louis Charles Antoine Legrand, ingénieur liégeois, travaillait dans les mines — Mercédès grandit à Liège, ville d'origine de sa famille. Sa mère, Marie Louise Joséphine Léonie Fick, était fille de Mathieu François Léon Fick, greffier à la cour d'appel de Liège — une famille bourgeoise bien établie dans la ville.
Après sa formation artistique, elle réalise ce monument pour Nassogne en 1920, sa seule œuvre sculptée connue à ce jour. Elle épousera en 1921 le peintre et critique d'art Roger Van Gindertael, donnera naissance à un fils, Jean-Michel, en 1924, puis se remariera avec Edmond Kayser, directeur du musée des Arts décoratifs de Limoges. Peintre, poétesse, journaliste, elle poursuivra une carrière artistique entre Paris, Limoges et Avignon, jusqu'à sa mort le 17 juillet 1945, emportée par les vapeurs d'acide nitrique utilisées dans la confection de ses émaux.
Qui était Marie de Marneffe, la "Marraine" ?
C'est là qu'intervient une découverte généalogique inattendue. Les archives nous apprennent que Mathieu François Léon Fick eut deux filles : Marie Louise — la mère de Mercédès — et Marie Henriette Joséphine Agnès Fick, née le 21 janvier 1860. Cette cadette épousa le 5 septembre 1882, à Liège, Édouard Georges Albert de Marneffe, ingénieur né à Liège en 1851. Le couple s'établit à Woluwé-Saint-Pierre, où Marie Henriette vécut sous le nom de Marie de Marneffe.
La destinataire de la carte était donc tout simplement la tante maternelle de Mercédès — la sœur cadette de sa mère. Et dans les familles bourgeoises belges de l'époque, il était tout naturel qu'une tante proche endosse le rôle de marraine de baptême, lien affectif qui perdurait toute une vie sous le tendre titre de "Marraine".
C'est donc à sa tante et marraine que Mercédès confie, en ce début d'été 1920, ses doutes, sa fatigue, et sa fierté discrète. Elle sait que l'inauguration approche. Elle sait que son œuvre va bientôt être dévoilée devant tout le village. Et c'est vers cette femme-là qu'elle se tourne — celle qui est de la famille, celle qui comprend.
La journée du 5 septembre 1920
L'Avenir du Luxembourg du 10 septembre 1920 nous en a conservé le récit détaillé. Grande-messe à 9h30, Te Deum, banquet à la maison communale, toasts patriotiques, chars allégoriques, arcs de triomphe et guirlandes aux fenêtres — malgré la pluie, Nassogne avait revêtu ses plus beaux atours.
À 15 heures, la foule se massa autour du monument. M. Lonchay, au nom du conseil communal, évoqua les noms des victimes de Nassogne — Fernand Mawet, Léon Piérard, Aimé Regnier, Léonce Bernier, René Piérard, Edmond Piérard — avant de saluer l'artiste :
« L'orateur remercia en saluant l'artiste qui a conçu le projet du monument, Mlle Mercédès Legrand, dont la famille est originaire de Nassogne, et en dégageant le symbolisme de cette œuvre impressionnante. »
Le capitaine Louviaux conclut par ces mots qui résonnent encore : « Puisse ce monument rester pour tous un avertissement et le sacrifice qu'il commémore un enseignement. Belges, n'oublions pas ! »
Une carte, une histoire, une mémoire
Il suffit parfois d'une carte postale oubliée pour rouvrir les pages de l'histoire. Celle adressée à Marie de Marneffe en 1920 nous a conduits jusqu'aux registres paroissiaux d'Espagne, aux archives de Liège, aux actes de naissance de Nassogne — et finalement jusqu'à cette jeune femme de 27 ans, debout sous la pluie ce 5 septembre 1920, qui voyait son œuvre inaugurée devant toute la population de Nassogne réunie pour honorer ses morts.
Une vie entière d'art et de création — et pourtant, c'est à Nassogne, dans ce petit village des Ardennes où résidait sa famille, qu'elle a laissé sa seule trace sculptée, visible encore aujourd'hui sur la Place Communale, au croisement de la Rue de Lahaut et de la Rue de Marche.
Belges, n'oublions pas.
Sources : L'Avenir du Luxembourg, 10 septembre 1920 — Archives de l'État à Liège — Registres paroissiaux d'Horcajo de los Montes (FamilySearch) — nassogne.marche.be — Geneanet (arbre geneahuy) — Wikipedia.