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11/11/1918 : Le Massacre du Dernier Jour : Ces 11 000 Soldats Sacrifiés Alors Que La Paix Était Déjà Signée

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Le 11 novembre 1918, à 5h15 du matin, dans un wagon stationné dans la clairière de Rethondes en forêt de Compiègne, le maréchal Ferdinand Foch et les plénipotentiaires allemands signent l'armistice qui mettra fin à la Première Guerre mondiale. Pourtant, au lieu d'arrêter immédiatement les combats, l'accord stipule que le cessez-le-feu n'entrera en vigueur qu'à 11 heures du matin, soit six heures après la signature. Ces six heures d'attente, combinées aux jours de négociations qui ont précédé, vont se transformer en l'un des épisodes les plus honteux de cette guerre déjà meurtrière.​

Un Armistice Décidé Depuis Des Jours

Les négociations d'armistice ont débuté dès le 8 novembre 1918 au matin. Vers 11 heures ce jour-là, le maréchal Foch remet les conditions de l'armistice à la délégation allemande, qui dispose alors de 72 heures pour accepter, soit jusqu'au 11 novembre à 11 heures. Pendant ces quatre jours de pourparlers, tout le monde sait que la guerre touche à sa fin. Les officiers et généraux alliés sont informés que l'armistice est imminent. Pourtant, loin d'économiser des vies, certains commandants décident de lancer des offensives de dernière minute.​

Des Offensives Inutiles Ordonnées en Connaissance de Cause

L'exemple le plus choquant est celui du général américain William Wright, commandant de la 89e division d'infanterie. Le 11 novembre au matin, alors que la signature de l'armistice est déjà connue, il ordonne l'attaque du village de Stenay à 8 heures du matin, trois heures avant le cessez-le-feu. Sa justification officielle ? Permettre à ses troupes de prendre un bain dans les installations du village. Cette opération coûtera la vie à environ 300 hommes pour conquérir le dernier village pris par les Alliés. Au total, la 89e division perdra 365 hommes lors des traversées de la Meuse les 10 et 11 novembre.​

Sur le front français, la situation n'est guère meilleure. Dans la région de Vrigne-Meuse, dans les Ardennes, la 163e division d'infanterie reçoit l'ordre de franchir la Meuse et d'attaquer le Signal de l'Épine les 9 et 10 novembre. Le 415e régiment d'infanterie se lance dans cette offensive meurtrière alors que les pourparlers d'armistice sont en cours depuis le 7 novembre. Les combats sont d'une violence extrême : le 10 novembre, le régiment enregistre 57 tués et 133 blessés, dont 37 tués pour le seul 415e RI.​

Le Dernier Quart d'Heure : Une Agonie Interminable

Le 11 novembre au matin, à 5h15, l'armistice est signé. Les Allemands acceptent toutes les conditions imposées par Foch. Pourtant, le maréchal décide de fixer l'entrée en vigueur à 11 heures précises. Officiellement, cette décision vise à donner le temps aux troupes d'être informées du cessez-le-feu. En réalité, elle condamne des milliers d'hommes à mourir dans une guerre déjà gagnée.​

Augustin Trébuchon, soldat du 415e régiment, âgé de 40 ans et originaire de Lozère, est considéré comme le dernier soldat français tué au combat sur le sol français. À 10h45 le 11 novembre, soit 15 minutes avant le cessez-le-feu, il est touché d'une balle en pleine tête alors qu'il porte un message à son capitaine. Le message ne concernait pas l'armistice : il indiquait simplement "Rassemblement à Dom-le-Mesnil pour la soupe à 11h30". Il aura survécu à toute la guerre moins un quart d'heure.​

Marcel Toussaint Terfve, sous-officier belge de 24 ans originaire de Liège, est touché au bord du canal de Terneuzen près de Gand par une balle au poumon gauche à 10h42. Il meurt à 10h45, soit 15 minutes avant l'armistice.​

George Lawrence Price, soldat canadien de 25 ans du 28e bataillon, est abattu par un tireur d'élite allemand à Ville-sur-Haine en Belgique à 10h57, à peine deux minutes avant l'heure du cessez-le-feu. Selon certains témoignages, il aurait été attiré par une jolie civile belge qui lui faisait signe et aurait sauté de sa tranchée pour aller à sa rencontre. Il est considéré comme le dernier soldat du Commonwealth tué pendant la Première Guerre mondiale.​

Henry Gunther, soldat américain de 23 ans, détient le triste record du dernier militaire tué durant le conflit. À 10h59, soit une minute avant l'armistice, il charge des positions allemandes près de Chaumont-devant-Damvillers dans la Meuse. Les soldats allemands, conscients que la guerre se termine dans quelques secondes, lui tirent d'abord en l'air et lui crient que la guerre est finie. Mais Gunther, baïonnette au canon, continue d'avancer. Il est finalement abattu de cinq balles de mitrailleuse, dont une dans la tempe. Il meurt sur le coup à 10h59.​​

Un Bilan Accablant : 11 000 Victimes Le Dernier Jour

Les chiffres du 11 novembre 1918 donnent le vertige. Selon les estimations historiques, ce dernier jour de guerre a fait environ 11 000 victimes sur le front occidental : tués, blessés et disparus confondus. Ce bilan dépasse largement celui du débarquement du 6 juin 1944 en Normandie, si l'on ne compte que les pertes alliées.​

Les pertes françaises sont estimées à 1 170 hommes tués, blessés ou disparus pour cette seule journée. Les Américains ont subi au moins 320 morts et plus de 3 240 blessés graves dans les dernières heures de la guerre. Les Allemands, en position de retraite, ont accusé environ 4 120 pertes.​

Dans le seul secteur des Ardennes, 27 soldats français sont officiellement morts le 11 novembre 1918. Mais au total, selon la base de données "Mémoire des Hommes", 614 soldats français sont décédés ce jour-là, la plupart des suites de leurs blessures ou de maladies.​

Une Honte Maquillée Par Les Autorités

Face à ce scandale, les autorités militaires françaises ont pris une décision révélatrice : antidater les décès du 11 novembre au 10 novembre. Sur les tombes du cimetière de Vrigne-Meuse, sur celle d'Augustin Trébuchon et des autres hommes tombés le 11 novembre 1918, on peut encore lire aujourd'hui la date falsifiée du 10 novembre, jamais rectifiée. Pour les autorités militaires, il était "impossible ou trop honteux de mourir le jour de la victoire".​

Cette falsification n'a cependant pas été systématique. Certains soldats français ont bien leur date de décès du 11 novembre inscrite dans les registres officiels, ce qui soulève des questions sur la cohérence de cette tentative de dissimulation.​

Une Commission D'Enquête Américaine Dénonce Le "Massacre Inutile"

Aux États-Unis, l'indignation est telle qu'une commission d'enquête du Congrès est mise en place pour examiner les pertes du dernier jour. En janvier 1920, la sous-commission présidée par le congressman Johnson rend ses conclusions et qualifie les événements du 11 novembre 1918 de "massacre inutile" (needless slaughter).​

La commission a interrogé l'état-major américain pour connaître le nombre exact de pertes du Corps Expéditionnaire Américain (AEF) survenues entre minuit dans la nuit du 10 au 11 novembre et 11 heures le 11 novembre. Elle a mis en évidence que de nombreux généraux avaient délibérément lancé des offensives alors qu'ils étaient informés de la signature imminente de l'armistice.​

Le rapport final adopté par la commission conclut qu'un "massacre inutile" a eu lieu ce jour-là. Cependant, sous la pression de l'establishment militaire, le comité plénier présidé par le congressman W.J. Graham a finalement édulcoré ces conclusions.​

Pourquoi Avoir Attendu Jusqu'à 11 Heures ?

La décision du maréchal Foch de ne pas faire entrer l'armistice en vigueur immédiatement reste controversée. Selon certaines sources, lorsque l'accord a finalement été trouvé dans la nuit du 10 au 11 novembre, il restait encore à le signer. L'horloge indiquait 5h12, mais Foch proposa de fixer l'heure à 5h00, "de sorte que les armes se taisent exactement à 11 heures du matin".​

Foch lui-même aurait justifié cette décision par son désir de "ne pas vouloir prolonger la guerre d'une minute de plus". Pourtant, en fixant le cessez-le-feu à 11 heures plutôt qu'immédiatement après la signature, il a fait exactement l'inverse. Selon l'historien Joseph Persico, si le maréchal Foch avait entendu l'appel lancé le 8 novembre par Matthias Erzberger de suspendre les hostilités pendant que les pourparlers se poursuivaient, près de 6 600 vies auraient vraisemblablement été épargnées.​

Des Généraux En Quête De Gloire

Derrière ces chiffres se cache une réalité encore plus sombre : certains officiers supérieurs ont délibérément sacrifié leurs hommes pour s'offrir une dernière victoire. Les témoignages recueillis par la commission d'enquête américaine montrent que des généraux, informés de l'heure exacte du cessez-le-feu, ont néanmoins ordonné des attaques dans les dernières heures, voire les dernières minutes du conflit.​

Le général Pershing lui-même, commandant du Corps Expéditionnaire Américain, avait adressé une note au Conseil suprême de la Guerre le 30 octobre 1918, s'opposant à tout armistice et réclamant une capitulation inconditionnelle de l'Allemagne. Le président Wilson écarta sa proposition, mais l'état d'esprit était révélateur : pour certains militaires, la guerre devait se poursuivre coûte que coûte, quitte à sacrifier inutilement des vies humaines.​

Un Scandale Oublié

Plus d'un siècle après ces événements, le scandale du 11 novembre 1918 reste largement méconnu du grand public. Les cérémonies commémoratives célèbrent la victoire et honorent les morts, mais passent sous silence les circonstances honteuses dans lesquelles des milliers de soldats ont perdu la vie alors que la paix était déjà signée.

Ces hommes – Augustin Trébuchon, Marcel Terfve, George Price, Henry Gunther et des milliers d'autres – n'ont pas donné leur vie pour gagner la guerre. Ils l'ont perdue dans une guerre déjà gagnée par les Alliés, sacrifiés sur l'autel de l'orgueil militaire, de la bureaucratie et de l'incompétence. Leur mort n'a servi à rien, si ce n'est à satisfaire l'ego de quelques généraux en quête d'une dernière gloire.​

Le 11 novembre, lorsque sonnent les cloches et retentissent les sonneries aux morts, souvenons-nous non seulement des combattants qui sont tombés pendant quatre ans de guerre, mais aussi de ces victimes du dernier jour : celles qui sont mortes alors que la paix était déjà signée, dans le silence coupable de ceux qui auraient pu – et auraient dû – arrêter le massacre immédiatement.

Sources :

Commentaires

  • Merci Alain d'honorer la mémoire de ces victimes de la bêtise humaine et de la vanité de certains hommes exaltés par leur pouvoir et leur uniforme. Hélas, rien n'a véritablement changé depuis lors.

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