Tout est parti d'une carte postale ancienne, trouvée par hasard. Au dos, une écriture soignée, datée de l'été 1920, adressée à Mademoiselle Marie de Marneffe, 19 Avenue Paule, à Woluwe-Saint-Pierre, Bruxelles. L'expéditrice, une habitante de Nassogne, écrit à sa marraine :
« Le monument ici est placé et fait assez bel effet. On l'inaugure le 5 et à cette occasion viennent Simone, Germaine et Magdeleine. On va faire à Nassogne des fêtes respendissantes... »
Cette petite carte, banale en apparence, ouvre une fenêtre sur un moment important de l'histoire de Nassogne : l'inauguration du monument aux morts, le dimanche 5 septembre 1920.
Ce monument n'est pas un monument comme les autres. À une époque où plus de 35.000 mémoriaux fleurissent en Belgique et en France pour honorer les morts de la Grande Guerre, celui de Nassogne se distingue par son originalité et par l'identité de son créateur.
Car il est l'œuvre d'une femme — fait rarissime pour l'époque — Mlle Mercédès Legrand, jeune artiste belge alors âgée de 27 ans, formée à l'Académie royale des beaux-arts de Liège puis de Bruxelles. Il s'agit probablement du premier mémorial belge conçu et réalisé par une femme, et de la première représentation d'un civil confronté à la dépouille d'un soldat — une figure qui interpelle encore aujourd'hui : est-ce son époux ? Son fiancé ? Son frère ?
Le lien de Mercédès avec Nassogne n'est pas le fruit du hasard. Sa famille paternelle est profondément enracinée dans la région : son grand-père, Alexis François Joseph Legrand, était nassognard, et plusieurs de ses oncles y ont vécu et sont enterrés. C'est ce lien familial qui valut à la jeune sculptrice la commande de ce monument.
La journée du 5 septembre 1920
L'Avenir du Luxembourg du 10 septembre 1920 nous en a conservé le récit détaillé. Le voici, tel que le journal le rapportait :
Nous recevons tardivement les détails complémentaires suivant sur la fête organisée à Nassogne le dimanche 5 septembre à l'occasion d'un monument grandiose, élevé à la mémoire de ses soldats et déportés morts pour l'indépendance de la Belgique et la sauvegarde de nos libertés.
À 9 heures 30, une grandmesse fut chantée, suivie du Te Deum. À l'issue de l'office, la réception des combattants et déportés de la commune et des délégations étrangères se fit à la maison communale où fut offert le vin d'honneur et le banquet.
M. Lonchay, président du comité organisateur, rendit un hommage solennel en l'honneur des héros de la fête, remercia vivement ceux qui collaborèrent au succès de celle-ci et souhaita cordialement la bienvenue aux personnalités et délégués des sociétés étrangères.
Au banquet, MM. Bounameaux, député permanent, Lonchay, le capitaine Louviaux, Calozet, échevin, prononcèrent des toasts patriotiques. Bien des yeux se mouillèrent à l'audition des paroles émouvantes et sincères de M. Isaye, instituteur pensionné.
M. le doyen Debatty improvisa une allocution qui fut fort appréciée des invités ; celle-ci mentionna l'héroïsme de M. Rigot et de sa compagne dont l'odyssée est sublime.
M. Paul Pierrard, au nom des combattants, remarcia les orateurs.
M. Elie Evrard, secrétaire de la Fédération (F.N.L.) remarcia de son côté au nom des déportés de Nassogne.
M. Lonchay clôtura le banquet par un cordial merci et lut un télégramme qui fut immédiatement envoyé à Sa Majesté le Roi Albert.
Les enfants des écoles, des sociétés de musique, un grand nombre de sociétés des environs, de fortes délégations de la F.N.L., des chars allégoriques, une foule accourue de tous côtés, formèrent un long et interminable cortège qui défila dans les rues.
Tout était pavoisé et malgré la pluie qui vint troubler quelque peu la fête, Nassogne avait une physionomie de bon accueil. Pas une fenêtre, pas une porte qui n'avait son drapelet et ses guirlandes et ses fleurs. Des arcs de triomphe s'érigeaient de ci de là et portaient des banderoles exprimant les sentiments de la foule reconnaissante.
À 3 heures, la foule se massa autour du monument où des discours furent prononcés.
M. Lonchay, au nom du conseil communal, suppléant M. le bourgmestre, empêché par un deuil récent, rendit hommage aux héros.
Après avoir évoqué les tragédies de la guerre, l'orateur salua la mémoire des victimes de Nassogne : « De vaillants jeunes gens : Fernand Mawet, Léon Piérard et Aimé Regnier, brisés par les privations et les brutalités allemandes, tombaient martyrs pour notre belle patrie... »
« Nous vous revoyons bien devant nous dans une auréole de gloire, vous, Léonce Bernier, qu'un obus allemand a fauché dans la plaine de Merchem... Et vous, René Pierard, tombant la veille de la victoire, avec votre capitaine, dans une reconnaissance héroïque... Vous enfin, Edmond Piérard, vaillant soldat enlevé à l'affection de votre jeune épouse, dans cette forêt d'Houthulst où le dernier coup était donné à un ennemi aux abois... »
L'orateur remercia en saluant l'artiste qui a conçu le projet du monument, Mlle Mercédès Legrand, dont la famille est originaire de Nassogne, et en dégageant le symbolisme de cette œuvre impressionnante.
Le capitaine Louviaux, au nom de l'armée, a prononcé ensuite quelques brèves paroles, estimant qu'une vaine rhétorique est inutile, et concluant par ces paroles : « Puisse ce monument rester pour tous un avertissement et le sacrifice qu'il commémore un enseignement. Belges, n'oublions pas ! »
M. André, de Marche, lut enfin le « Poème à nos morts », de M. Léon Grégoire.
À la dislocation du cortège, un meeting fut improvisé par MM. André, Yunkers et Weyland, qui parlèrent des programmes des Fédérations de combattants et de déportés.
Qui était Mercédès Legrand ?
Née le 14 juillet 1893 à Horcajo de los Montes, en Espagne — où son père Louis Charles Antoine Legrand, ingénieur liégeois, travaillait dans les mines — Mercédès grandit à Liège, ville d'origine de sa famille. Après sa formation artistique, elle réalise ce monument pour Nassogne en 1920, sa seule œuvre sculptée connue à ce jour.
Elle épousera en 1921 le peintre et critique d'art Roger Van Gindertael, donnera naissance à un fils, Jean-Michel, en 1924, puis se remariera avec Edmond Kayser, directeur du musée des Arts décoratifs de Limoges. Peintre, poétesse, journaliste, elle poursuivra une carrière artistique entre Paris, Limoges et Avignon, jusqu'à sa mort le 17 juillet 1945, emportée par les vapeurs d'acide nitrique utilisées dans la confection de ses émaux.
Une vie entière d'art et de création — et pourtant, c'est à Nassogne, dans ce petit village des Ardennes où résidait sa famille, qu'elle a laissé sa seule trace sculptée, visible encore aujourd'hui au croisement de la Rue de Lahaut et de la Rue de Marche, sur la Place Communale.
Une carte, une histoire, une mémoire
Il suffit parfois d'une carte postale oubliée pour rouvrir les pages de l'histoire. Celle adressée à Marie de Marneffe en 1920 nous a conduits jusqu'aux registres paroissiaux d'Espagne, aux archives de Liège, aux actes de naissance de Nassogne — et finalement jusqu'à cette jeune femme de 27 ans, debout sous la pluie ce 5 septembre 1920, qui voyait son œuvre inaugurée devant toute la population de Nassogne réunie pour honorer ses morts.
Belges, n'oublions pas.
Sources : L'Avenir du Luxembourg, 10 septembre 1920 — Archives de l'État à Liège — Registres paroissiaux d'Horcajo de los Montes (FamilySearch) — nassogne.marche.be — Wikipedia.



