Il y a des recettes qui méritent d'être sauvées de l'oubli. Celle-ci nous vient d'un Arlonais aujourd'hui disparu, transmise de la main à la main, sur un bout de papier griffonné comme on les aimait autrefois. Avant de la livrer telle qu'elle a été reçue, un petit détour par l'histoire de cette boisson emblématique du Pays d'Arlon s'impose.
Qu'est-ce que le Maitrank ?
Le Maitrank, qui signifie littéralement « boisson de mai » en patois arlonais, est un vin aromatisé saisonnier obtenu par la macération d'aspérule odorante dans du vin blanc de la Moselle luxembourgeoise. On y ajoute du sucre, des oranges en tranches et un peu d'alcool fort, traditionnellement du cognac. C'est l'apéritif emblématique d'Arlon et du sud de la province de Luxembourg.
L'aspérule odorante (Galium odoratum), qu'on appelle aussi « reine des bois » ou « faux muguet », est une petite plante d'une quinzaine de centimètres qui pousse dans les hêtraies autour d'Arlon. Elle se cueille impérativement avant sa floraison, fin avril, car c'est à ce moment qu'elle libère le mieux ses arômes en macération.
Une boisson née dans les abbayes médiévales
L'origine du Maitrank remonte au IXe siècle, plus précisément à l'année 854, dans la région de Prüm en Allemagne. Les moines bénédictins de l'abbaye de Prüm connaissaient les vertus médicinales de l'aspérule odorante et la faisaient macérer dans le vin pour en tempérer l'acidité. Ils en buvaient au printemps, en quantité modérée, pour « chasser les toxines de l'hiver ». Au départ, le Maitrank était donc davantage un remède qu'un apéritif.
La recette se répandit dans toute la région viticole de la Moselle, en Allemagne et au Grand-Duché de Luxembourg, dont Arlon faisait partie jusqu'en 1839. Lorsque les vignerons améliorèrent la qualité de leurs vins, l'usage de masquer l'acidité par la macération se perdit progressivement... sauf à Arlon, où quelques familles continuèrent à perpétuer la tradition.
Le renouveau arlonais des années 1950
Après une éclipse au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Maitrank a connu un véritable renouveau dans les années 1950. C'est un médecin arlonais qui eut l'idée de moderniser la recette en y ajoutant de l'orange, du sucre et du cognac, ce dernier ayant aussi pour fonction de ralentir la seconde fermentation. Cette version adoucie et aromatisée connut un succès immédiat.
Dès 1955, la commune d'Arlon organisa la première Journée du Maitrank. En mai 1964 fut fondée la Confrérie du Maitrank d'Arlon, devenue Royale Confrérie en 2014. Aujourd'hui, les Fêtes du Maitrank rassemblent chaque année, l'avant-dernier week-end de mai, les amateurs de cet apéritif unique. Une fontaine de Maitrank coule symboliquement sur la Place Léopold pour l'occasion.
Il n'existe pas une recette unique de Maitrank : il y en a autant que de fabricants. Chaque famille garde jalousement la sienne, certains ajoutant des feuilles de cassis, un bâton de cannelle, du porto blanc ou d'autres ingrédients secrets. Les ingrédients de base restent toutefois immuables : aspérule odorante, vin blanc sec de la Moselle luxembourgeoise (Elbling ou Rivaner), oranges et sucre.
La recette du vieil Arlonais
Voici donc, livrée sans retouche, la recette transmise par cet Arlonais aujourd'hui décédé. Elle est plus généreuse en alcool que la version classique de la Confrérie, mais elle a le charme des recettes familiales : généreuse, sans chichis, taillée pour les grands rassemblements.
Pour 10 litres de vin blanc luxembourgeois (le moins cher fera l'affaire)
- 150 plantes d'aspérule odorante
- 100 morceaux de sucre
- 1/2 litre de Bols (pèquet)
- 10 cl de cognac (« mais je suis généreux »)
- 10 cl de Grand Marnier (idem)
- 5 oranges coupées en rondelles
Préparation
Mettre tous les ingrédients à mariner pendant 24 heures dans un pot en grès — surtout pas de plastique ni de métal, qui altéreraient le goût. Touiller, c'est-à-dire mélanger, le plus souvent possible pendant la macération. Filtrer ensuite, mettre en bouteille et bouchonner.
À servir bien frais, traditionnellement dans un römerglass, avec une rondelle d'orange.
Une note pour les chercheurs de plantes
L'aspérule se cueille avant la floraison, généralement fin avril. Elle pousse en colonies dans les sous-bois de hêtres, formant des tapis caractéristiques. Pour 10 litres de vin, 150 plantes représentent une belle cueillette : prévoir une bonne promenade dans les bois ardennais. À défaut, certains herboristes en proposent à la saison.
Un mot sur la cueillette responsable : dans les endroits où l'aspérule pousse en abondance, on peut récolter sans souci ce dont on a besoin. Mais là où elle se fait rare, il est essentiel de ne pas prélever toutes les plantes d'une station. Laisser sur place une bonne partie de la colonie, c'est garantir qu'elle pourra se reproduire et qu'on retrouvera le plaisir de la cueillette l'année suivante. L'aspérule se ressème et se propage par ses rhizomes, mais une station entièrement vidée met plusieurs années à se reconstituer, quand elle y parvient. Cueillir avec mesure, c'est aussi transmettre la tradition aux suivants.
Pour aller plus loin
Pour approfondir le sujet, plusieurs ressources sont disponibles : la page consacrée au Maitrank par la Maison du Tourisme du Pays d'Arlon, la fiche du Patrimoine vivant Wallonie-Bruxelles, ou encore la page de la Ville d'Arlon consacrée au Maitrank. Les Fêtes du Maitrank se tiendront cette année à Arlon du 22 au 24 mai 2026.
Une dernière chose : avec les rondelles d'oranges récupérées après la macération, on peut faire une excellente confiture au Maitrank. Rien ne se perd.
L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.
« Seigneur, donnez-nous, La santé pour toujours, De l'amour de temps en temps, Du travail, pas trop souvent, Du Maitrank, tout le temps... »
Prière des habitants d'Arlon au moment de faucher l'aspérule.


